Monographie 1886
DESCRIPTION DE LA COMMUNE D’ARGUT-DESSOUS
par Monsieur LAGAILLARDE, instituteur – 10 juin 1886
TITRE I – Situation géographique, limites et relief du sol
En remontant la Garonne suivant la route qui va de France en Espagne par Saint-Béat, Fos et le val d’Aran, on voit à gauche, lorsqu’on arrive au village d’Arlos, une montagne dont le versant occidental, en forme de triangle isocèle, porte des cultures variées jusqu’aux deux tiers de sa hauteur, puis une forêt de hêtres et enfin une pelouse qui monte jusqu’à la crête.
Sur cette pente assez rapide se trouvent deux villages superposés ; le plus élevé se voit entièrement à découvert, mais l’autre, situé dans un repli du terrain, ne montre que quelques-unes de ses maisons et son église bâtie sur un tertre isolé. Ces deux villages sont Argut-Dessus et Argut-Dessous ; leur nom indique d’ailleurs leur position respective.
Argut-Dessous, dont il est ici question, fait partie du canton de Saint-Béat. Son territoire, situé entièrement sur la rive droite de la Garonne, est baigné par ce fleuve sur une longueur d’environ 3 200 mètres.
Ses limites sont : au nord, la commune de Lez ; à l’est, celle d’Argut-Dessus ; au sud, celle de Fos ; à l’ouest, celle d’Arlos.
Sa superficie est de 284 hectares pour une population de 282 habitants, soit une densité d’environ 100 habitants par km², supérieure à la moyenne nationale.
Le village est à quatre kilomètres de Saint-Béat, à trente-trois de Saint-Gaudens et à cent vingt-deux de Toulouse.
Situation géographique : 42°53’ de latitude nord et 1°37’ de longitude ouest.
Limites du territoire
La ligne fictive qui détermine la commune part de l’extrémité nord-ouest de l’Escale d’Angoust, au point de jonction du chemin d’Argut à Saint-Béat avec la Garonne ; elle suit les rochers de Plahédès et de la Rouère, passe au champ de Hournech, grimpe par le mail de Péraoute jusqu’au rocher de la Gleysette, puis continue selon la direction des crêtes jusqu’aux rochers de Coumaniès, de Samato, des Pujols et du mail de Laygué avant de redescendre vers la Garonne qu’elle rejoint près du ruisseau de Taguelouch.
Le territoire a la forme d’un parallélogramme de 2 600 m de long sur 1 150 m de large.
Relief et nature du sol
Le territoire se compose de deux parties principales :
- Le terrain de la vallée, formé d’alluvions riches déposées par la Garonne, très fertile en prairies et terres de labour.
- Le versant occidental de la montagne de Pan, à pente rapide et sujet aux éboulements, mais aménagé en terrasses fertiles produisant blé et foin de qualité.
Le sol en pente occupe environ les quatre cinquièmes du territoire. Il se divise en trois zones :
- Au nord, la Rouère (40 ha) : incultes à chênes clairsemés ; pâturage et coupe de bois.
- Au centre, partie la plus fertile : là se trouve le village, entouré de champs et de vergers très soignés.
- Au sud, les Pujols (50 ha) : terrains pauvres, rocheux, quelques champs, bruyères et pâtures maigres.
À l’ouest, les mails sont également peu fertiles, à vignes maigres et terrains secs, servant surtout de paturage pour les moutons.
La commune ne possède pas de montagne entière ; elle n’occupe qu’un versant de la montagne de Pan. La forêt exploitée pour le bois à brûler est indivise avec Argut-Dessus.
Mines et carrières
- Marbre : carrières de marbre rouge et grenat à Saplaço.
- Cuivre : mine abandonnée au col d’Espouné.
- Plomb et minium : ancienne mine d’Artigue-Héréda.
- Mines de Rimbach : galeries profondes de plomb argentifère, aujourd’hui abandonnées.
- Ardoisières : filon de schiste ardoisier orienté est-ouest, exploité autrefois localement ; deux sociétés se sont ruinées en tentant une exploitation industrielle.
- Fer et manganèse : traces anciennes, exploitations disparues.
- Blende (zinc sulfuré) : quelques filons insuffisamment riches.
- Tuf calcaire : exploitable à la Rouère pour la construction légère.
Curiosités naturelles
Peu remarquables, sauf la chute du Rimbach (20 m de haut) au sein d’une gorge sauvage.
De beaux points de vue se découvrent du Mail de Chourbas et du tuc de Pan : vallée de la Garonne, Arlos, Fos, Saint-Béat, massif de la Maladetta et pic du Midi de Bigorre.
Cours d’eau
- La Garonne, principale rivière.
- Trois ruisseaux : Rimbach, Samato, Sacorde, peu volumineux mais parfois torrentiels.
- Deux canaux d’arrosage dérivés du fleuve.
Crues exceptionnelles en 1875.
Eaux, climat et salubrité
- Altitude du village : 650 m, soit 140 m au-dessus de la Garonne.
- Eau potable excellente ; lavoir municipal.
- Petit étang dans le village, cause d’insalubrité.
- Climat abrité, agréable mais variable ; neige parfois en juin.
- Vents nord-sud dans la vallée ; pluies abondantes en mai, sécheresse en août-septembre.
TITRE II – Population, organisation municipale et vie économique
Population en 1881 – Diminution et causes
Le recensement de 1881 donne 282 habitants pour la commune d’Argut-Dessous.
En 1876, il y en avait 384, soit une baisse de 102 habitants en cinq ans.
Il y a vingt ou trente ans, la population dépassait les 400 âmes — une réduction de plus des deux cinquièmes.
Les causes principales de cette dépopulation sont :
- L’émigration croissante vers l’Espagne, les îles Canaries ou la France.
- Le déficit naturel : plus de décès que de naissances (par exemple, 5 décès pour 1 naissance en 1884).
- Le colportage et les métiers ambulants, qui enlèvent au pays ses jeunes forces.
- L’attrait des réussites de quelques émigrés revenus riches, suscitant chez les autres une « fureur générale d’expatriation ».
Chaque famille du canton a désormais des enfants partis « à travers le monde », certains établis définitivement au loin, d’autres revenus ruinés.
L’auteur observe que le pays possède pourtant des ressources suffisantes : mines, carrières, forêts, pâturages, terres favorables aux fourrages et à l’élevage. Il plaide pour une réorientation agricole vers l’élevage bovin et les prairies artificielles plutôt que la culture du blé, mal adaptée au terrain.
Agriculture et mentalités locales
Les cultivateurs persistent à produire du blé, même peu rentable, pour conserver « l’honneur » d’être autosuffisants.
Or, selon le calcul du maître d’école, la luzerne et les prés rapporteraient une production deux fois supérieure avec moins de travail.
Les paysans rétorquent ironiquement : « Voulez-vous que nous mangions du foin ? », refusant cette logique économique.
L’auteur estime qu’une meilleure organisation agricole (prairies, laiterie commune, cheptel accru) pourrait faire vivre 150 personnes de plus et freiner l’exode.
Il critique les illusions du voyage : les colporteurs et émigrants subissent souvent la misère loin de chez eux, tandis qu’à Argut les produits locaux suffiraient largement à une vie saine et tranquille.
Enfin, il dénonce les effets pervers du luxe et des prétentions salariales rapportés de l’étranger. Les ouvriers exigent désormais des salaires disproportionnés :
- Maçons, charpentiers ou menuisiers : 4 à 4,50 francs par jour (au lieu de 2)
- Manœuvres : 2,50 à 3,50 francs
- Ouvrières : 1 à 1,25 franc, nourries et gratifiées.
Résultat : les propriétaires renoncent à l’entretien de leurs biens et les travaux agricoles dépérissent.
Organisation municipale
La commune d’Argut-Dessous comprend :
- le village principal, 4/5 de la population ;
- le hameau de Vièle, à 200 m environ (50 habitants) ;
- le moulin du Plan et deux fermes voisines.
Soit environ 60 feux (ménages), chiffre en diminution. De nombreuses maisons abandonnées tombent en ruines.
Nombre d’électeurs inscrits : environ 65, en baisse constante.
Le conseil municipal compte 10 membres.
Fonctionnaires : le maire et son adjoint, un curé, un instituteur (également secrétaire de mairie), un garde forestier (indivis avec Argut-Dessus), un garde champêtre, un piqueur et un valet mandataire.
Il n’y a ni poste, ni télégraphe ; une seule boîte levée chaque jour par le facteur.
Finances précaires : le « centime » vaut de 12,50 à 14 F, avec impositions extraordinaires lourdes pour équilibrer le budget.
Contributions :
- 1,46 F pour la foncière,
- 1,46 F pour les bâtis,
- 0,36 F pour la mobilière.
TITRE III – Production, ressources agricoles et industrie locale
Répartition du sol
| Nature de sol | Classe | Superficie (ha) |
|---|---|---|
| Terres labourables | 1ʳᵉ | 13 |
| 2ᵉ | 17 | |
| 3ᵉ | 25 | |
| 4ᵉ | 32 | |
| Total terres arables | 102 | |
| Prés | 1ʳᵉ | 36 |
| 2ᵉ | 14 | |
| 3ᵉ | 14 | |
| Total prés | 76 | |
| Bois particuliers | 42 | |
| Autres terrains | 52 | |
| Total général | 272 ha |
En outre, 440 ha de forêts et pelouses sont indivis avec Argut-Dessus.
Cultures
Parmi les 102 ha arables :
- La moitié peut produire du blé (rendement 12–24 hl/ha).
- Le maïs occupe un tiers du sol arable.
- Seigle, sarrasin et pommes de terre complètent la production.
- Le sarrasin sert parfois de récolte dérobée après le froment.
Outillage rudimentaire : charrues en bois, peu de hersage (mottes émiettées à la pioche par les femmes).
Les prés irrigués rendent jusqu’à 7 000–8 000 kg de foin/ha.
Les luzernières se développent lentement.
Vigne et arbres fruitiers
Les vignes hautes, appuyées sur des érables (hautains), donnent un vin léger et acide, vite consommé localement.
Le phylloxéra n’est pas encore présent en 1886 ; mais l’oïdium sévit chaque année.
Pommiers, poiriers, pruniers, noyers et cerisiers abondent ; le pommier seul produit pour la vente (fruits exportés jusqu’à Cazères et Toulouse).
Bois et forêts
Essence dominante : le hêtre, avec quelques chênes et sapins.
Terrains maigres, peu propices aux grands arbres.
Le reboisement par l’administration réduit les pacages et cause une chute de moitié du cheptel ovin.
Animaux et élevage
- 100 bêtes à cornes (vaches)
- 600 moutons
- Droit de pâturage : 0,50 F par vache, 0,15 F par mouton.
- Prix moyen : vache 250 F, mouton 22 F.
- Pas de chèvres.
- Porc unique par ménage ; volailles (poules surtout, quelques pigeons).
Chasse et pêche
Gibier de passage : cailles, palombes, ramiers, canards.
Gibier local : lièvre, perdrix rouge et grise, renard, blaireau, coq de bruyère, gelinotte, rarissime chamois et quelques ours.
Pêche dans la Garonne : truites et cabots.
Mines, carrières et usines
Aucune exploitation active en 1886 ; les essais de sociétés ont échoué faute de bonne gestion.
Les ouvriers autochtones tiraient pourtant jadis des salaires corrects (2,50 à 5 F par jour) avec des moyens simples.
Un seul moulin public, au Plan, suffit aux besoins locaux ; trois petits moulins privés à Soucas ne fonctionnent qu’une heure par jour.
Pas de manufacture : la seule activité industrielle est la fabrication artisanale d’extrait de genièvre par quelques femmes colporteuses.
Voies de communication
- Chemins vicinaux vers Saint-Béat et Fos, en mauvais état.
- Passage à gué sur la Garonne par une passerelle étroite souvent emportée.
- Pas de voie ferrée ; gare la plus proche : Marignac (ligne Montréjeau–Luchon).
Commerce et usages
Aucun commerce établi : ni boulangerie, ni épicerie, seulement deux cabarets, un tailleur, un charpentier-maçon-couvreur souvent inactif.
Pas de foire ni marché ; approvisionnement à Fos ou Saint-Béat.
Mesures anciennes encore en usage
- Vin : Piché (3 l), Peyro (½ l), Barral (50 l), Duchar (6 hl).
- Longueurs : canne, empan, pouce, ligne.
- Surfaces : mesures locales persistantes.
Le système métrique progresse néanmoins avec l’instruction.
TITRE IV – Étymologie, traditions, mœurs et enseignement
Étymologie probable du nom
Selon divers érudits, Argut-Dessus et Argut-Dessous (Argutus superior et inferior) signifieraient respectivement « village ardu d’en haut » et « village ardu d’en bas ».
L’interprétation vient des pentes abruptes qui caractérisent les deux sites : l’ascension d’Argut-Dessus justifie à elle seule l’expression « ardue ».
Aucune trace tangible de l’époque romaine n’a été relevée sur le territoire : ni ruines, ni monnaies, ni vestiges de constructions. Le mail du Courbas, bien que dominant la vallée, ne porte aucun vestige de tour ou d’ouvrage antique ; il est donc probable que la région n’était alors qu’une forêt ou une lande déserte.
Histoire municipale et formation du village
Argut-Dessous est un village « sans histoire ».
Le silence des chroniques, légendes ou archives est complet ; même les anciens ne conservent aucun souvenir antérieur à la Révolution.
Le plus ancien document conservé en mairie remonte à l’an VI de la République (1797–1798).
Cette pauvreté d’archives s’explique par l’absence d’une mairie jusqu’à une époque récente.
L’origine du peuplement semble naturelle : d’abord, les vallées fertiles (Saint-Béat et Fos) furent occupées.
Puis des bergers, las de monter et descendre chaque jour la montagne de Pan, construisirent dans le bas-fond des cabanes près d’un petit lac clair.
Ils défrichèrent les abords, plantèrent des arbres, cultivèrent quelques parcelles, et fondèrent ainsi le hameau initial qui devint le village.
Les cabanes furent transformées en maisons durables ; la commune se constitua, prospéra, puis déclina.
On ignore si cinq ou dix siècles se sont écoulés depuis ces origines ; aucune trace ne permet de le dire.
Langue et idiomes
Le parler usuel est le patois gascon, particulier à la région, modulé selon les localités voisines.
Chaque village des environs (Argut-Dessus, Fos, Boutx, Lez…) a ses différences d’accent, de prononciation et parfois de vocabulaire.
Le patois reste la langue privilégiée des habitants, plus souple et expressive à leurs yeux que le français.
Il permet souvent de remplacer une phrase entière par un seul mot imagé et expressif.
Chants et coutumes
Aucun chant propre à la commune ; on chante comme partout :
dans les auberges après un verre, pendant les promenades, ou lors des veillées.
Les voix sont belles mais non formées ; aucune culture musicale.
Les mœurs sont simples et tempérées : pas de grands vices ni de vertus extraordinaires.
Les habitants sont courtois, respectueux des anciens, sérieux sans rigorisme.
Ils se disent plus polis que leurs voisins « d’en haut ».
La piété est « modérée » : on pratique sans ferveur excessive.
La paroisse est sans curé depuis quelque temps, sans que cela trouble le village.
Le costume traditionnel – bonnet rouge, gilet à basques – a disparu.
Les jeunes femmes sont réputées coquettes, mais travaillent dur les jours de semaine.
L’alimentation est simple : pain de maïs, de plus en plus remplacé par le pain de froment ; potages, pommes de terre, laitages, charcuterie.
Monuments et archives
Aucun monument ancien : ni église remarquable, ni ruine, ni croix sculptée – « Rien, mais rien ! » écrit l’instituteur.
Les archives publiques sont presque inexistantes : longtemps, les maires illettrés conservaient eux-mêmes les papiers municipaux chez eux.
Les documents servaient parfois à allumer le feu, couvrir des livres d’école, ou emballer les jambons ; d’où leur disparition presque totale.
Annexe – Enseignement
Avant la loi de 1883, il n’existait pas d’enseignement public régulier dans la commune.
Des instituteurs libres, sans diplôme, venaient temporairement apprendre à lire, écrire et compter.
Les familles payaient alors une rétribution modeste, souvent en nature (pain, viande de porc, œufs, pommes de terre).
Les résultats étaient faibles ; la plupart des anciens savent à peine lire, et les signatures sur les registres municipaux témoignent d’une instruction très limitée, même parmi les notables.
Depuis l’instauration de l’école publique, les habitudes s’améliorent.
Les cadeaux d’usage autrefois obligatoires (gâteaux, dîmes d’œufs ou de légumes) sont devenus de simples marques d’amitié envers le maître.
La commune ne possède pas de maison d’école ; la classe est louée à un particulier pour 60 francs par an, logement et jardin compris.
L’ensemble est insuffisant : salle de cours exigüe, logement étroit, jardin médiocre.
Des pourparlers sont en cours pour acheter un terrain dans une partie plus agréable du village afin d’y construire une école commune.
Mais la commune étant sans ressources, il faudra un soutien du Département et de l’État couvrant au moins les trois quarts de la dépense.
Conclusion
Argut-Dessous, petit village pyrénéen de 282 habitants en 1881, se caractérise par :
- un territoire montagneux mais varié, riche en forêts et en minéraux ;
- une agriculture traditionnellement attachée au blé, malgré de meilleures conditions pour les fourrages ;
- une émigration croissante, symptôme du déclin rural ;
- une vie locale simple, sans histoire, empreinte de réalisme et de résignation.
Ainsi se clôt la description de la commune d’Argut-Dessous, rédigée le 10 juin 1886 par M. Lagaillarde, instituteur, document rare et vivant du monde rural pyrénéen à la fin du XIXᵉ siècle.